Civilités, civisme et citoyenneté


51008QDA1FL

 

Il y a quelques semaines, un article publié dans le Monde soulevait la question de l’usage ou du non-usage de la civilité à propos des hommes et des femmes politiques. Fallait-il précéder les noms de ces personnalités de la mention « monsieur » ou « madame », les citer en mentionnant le prénom et le nom, ou les appeler directement par leur patronyme, comme le veut la tendance qui se généralise aujourd’hui ?

L’auteur de l’article qui se demandait si la civilité était un signe de respect ou de l’âge, soulignait que l’usage du patronyme seul s’imposait au nom de la modernité et de l'efficacité à l'anglo-saxonne.

En vérité, ce n’est pas la mention ou non de la civilité qui pose problème, tout ceci n’a que peu d’intérêt car les mœurs et les usages changent.

Dans le domaine de la littérature ou des sciences humaines, l’usage du patronyme seul pour un auteur, ancien ou contemporain, mort ou vivant, surtout lorsqu’il est très connu, est quasiment la règle. C’est même le signe évident de sa notoriété et de son œuvre. Il ne viendrait à personne l’idée que ce soit là un manque de respect. En revanche, sauf s’il s’agit d’un pair, l’appeler ainsi en s’adressant à lui est un signe évident de désinvolture. En fait, le mode de désignation le plus répandu est de mentionner le prénom et le nom. Cette règle qui présente l’avantage de s’appliquer à d’autres hommes et femmes publiques devrait d’ailleurs s’étendre tout naturellement aux milieux politiques et médiatiques. 

En réalité, le vrai problème n’est pas dans le fait de savoir s’il faut donner du monsieur ou du madame à une personnalité publique, mais dans l’intention de celui qui parle. L’usage de monsieur, mademoiselle ou madame, précédant le nom, peut même être dans certains cas un signe de non-respect, s’il est motivé par une intention malveillante : l’ironie, la mise à distance, une tonalité polémique dans la critique, ou simplement l’animosité à l’égard d’un interlocuteur. Le « madame » ou le « monsieur » résonne alors comme une injure ou un mépris.

Le fait est d’autant plus frappant lorsqu’au lieu d’appeler une personne publique en mentionnant le patronyme précédé du prénom, signe qu’on s’adresse à ou qu’on parle justement d’une personne publique, on recourt à la civilité, comme pour renvoyer l’interlocuteur à son statut civil de particulier. Une manière de nier sa contribution, quelle soit bonne ou mauvaise, peu importe.

Bien que peu courant, un autre mode de désignation qui mérite d’être cité en exemple, est la désignation dans un discours ou un débat public d’une personne par son seul prénom lorsque les conventions exigent que son patronyme soit mentionné.

Ce cas est particulièrement frappant lorsqu’il s’agit d’une personnalité publique d’origine étrangère ou issue de l’immigration. Il arrive évidemment que la difficulté à prononcer un patronyme particulièrement compliqué, justifie le fait. Mais il n’est pas rare qu’il s’agisse plutôt d’une forme de familiarité, un réflexe inconscient, un usage qui va de soi, mais qui dénote naturellement un manque évident de respect. Comme dans le cas précédent, l’omission du patronyme privatise l’individu, l’ampute de son statut de personne publique. 

Pourquoi s’encombrer du patronyme, après tout c’est déjà une prouesse que de prononcer ces prénoms étrangers. Et puis les Mohamed, les Karim, les Fatima ou les Malika se ressemblent tous, ils sont interchangeables.

On a là affaire à une perception essentialiste et culturaliste des individus appartenant à ce qu’on appelle l’Orient. Toute nuance, tout discernement entre d’une part les individus et leur culture, celle-ci étant d’ailleurs considérée d’ailleurs comme un marqueur exclusif, et d’autre part entre les individus eux-mêmes, est occultée.

La personnalité de l’individu avec toute sa complexité, ses choix personnels, son expérience propre, tout ceci passe au second plan au profit d’un ensemble de schémas sommaires supposés constituer son être. La culture d’origine, une vague catégorie censée expliquer ses choix, ses opinions ou sa façon d’être, est rabattue sur un tout monolithique, intemporel, totalement décontextualisé qui constitue la clé, le modèle explicatif et la référence qui tient lieu de connaissance.

Elle est l’image d’Epinal qui s’impose et submerge l’autre, prisonnier d’une identité dont il a du mal à se dégager. L’autre, maghrébin, arabe, musulman ou oriental est un homme (ou une femme) qui a du mal à s’adapter, et lorsqu’il fait cet effort, il a des problèmes identitaires, il est tiraillé entre deux cultures.

L’idée que l’absorption de deux cultures –si tant est que le schéma soit aussi simple-, puisse se faire de manière harmonieuse, sans que l’on soit obligé de choisir, de vivre le mélange d’une manière douloureuse, paraît inconcevable. Sans doute parce que la complexité des rapports entre les deux est aussi difficile à imaginer.

Tout se passe en effet comme si pour assimiler une culture, il fallait renoncer à l’autre. On retrouve là le vieux schéma de l’assimilation. Pour s’intégrer, il faut abandonner sa culture et sa langue d’origine. L’aporie d’une telle conception de l’intégration tient à ce que l’identification du sujet à sa seule culture d’origine continue de fonctionner quel que soit son degré d’acculturation.

En bref, ce qui constitue la vision de l’autre, c’est le primat d’une origine marquée par la dimension du collectif sur le sujet. En somme, c’est un peu la modernité qui lui est refusée.

 

Leïla Babès le 04/04/2007